⏱ Temps de lecture : 10 mins - Dernière mise à jour : 3 Avril 2026
Le matcha, un thé d'origine japonaise ? C'est l'une des idées reçues les plus répandues. En réalité, le matcha est né en Chine, il y a plus de 1 500 ans. Le Japon l'a accueilli, préservé et perfectionné pendant six siècles, pour ensuite le ramener en Chine !
Les premières traces : dynasties Wei et Jin (IIIe–IVe siècle)
Les plus anciens textes décrivant le processus de cueillir des feuilles de thé, de les presser en galettes, de les réduire en poudre puis de les préparer en boisson proviennent de la région du Sichuan, dans le sud-ouest de la Chine.
Le poète Zhang Zai de la dynastie des Jin occidentaux évoquait déjà la culture du thé à Chengdu, et Zhang Yi, pendant la période des Trois Royaumes, décrivait dans son ouvrage Guǎng Yǎ (广雅) la pratique de collecter des feuilles de thé, de les comprimer en galettes, puis de les faire bouillir avec des oignons et du gingembre. (1)
Ce n'est pas encore du "matcha" au sens moderne. Mais le principe fondamental — moudre des feuilles de thé et les consommer intégralement dans l'eau — est déjà là.
La standardisation : dynastie Tang (618–907)
C'est sous les Tang que le thé en poudre devient une pratique structurée. Lu Yu (陆羽) publie le Chájīng (茶经), le Classique du Thé, entre 760 et 762. C'est le premier traité complet sur le thé au monde, et il classe explicitement le thé en poudre parmi les grandes catégories de thé. (2)
Les techniques de production se précisent : thé vert étuvé (蒸青, zhēngqīng), broyage au mortier (碾茶, niǎnchá), tamisage (罗茶, luóchá), et décoction (煎茶, jiānchá). Le centre de gravité du thé se trouve autour de Chang'an (aujourd'hui Xi'an), la capitale impériale.
Un détail important : sous les Tang, le broyage est encore manuel. La poudre obtenue est nettement plus grossière que celle d'un matcha moderne.
C'est aussi sous les Tang que la culture du thé commence à se diffuser vers le Japon. En 805, les moines bouddhistes Saichō (最澄) et Kūkai (空海) rapportent des graines de thé de Chine vers le Japon, posant les premières bases de la culture du thé japonaise. (3)
L'âge d'or : dynastie Song (960–1279)
C'est la dynastie Song qui transforme le thé en poudre en un art à part entière. Deux pratiques définissent cette époque.
Le diǎnchá (点茶) — l'art du thé fouetté. On dépose la poudre de thé dans un bol, on ajoute de l'eau chaude, et on fouette avec un instrument en bambou pour créer une mousse épaisse et blanche. C'est l'ancêtre direct de la préparation du matcha moderne. La technique est décrite avec précision dans le Dàguān Chálùn (大观茶论), un traité sur le thé rédigé par l'empereur Huizong lui-même en 1107. Cet ouvrage reste, avec le Chájīng de Lu Yu, l'un des deux textes les plus importants de l'histoire du thé. (4)
Le dòuchá (斗茶) — les compétitions de thé. Artisans et lettrés rivalisent pour produire la mousse la plus blanche, la plus dense et la plus persistante. C'est un concours de maîtrise technique qui pousse l'innovation. La qualité du thé en poudre chinois atteint ici son sommet historique.
La production est concentrée dans les provinces du Zhejiang et du Fujian. Et c'est depuis un lieu précis qu'elle va se transmettre au Japon.
Le temple de Jingshan : le pont entre la Chine et le Japon
Le temple bouddhiste de Jingshan (径山寺), situé dans le district de Yuhang à Hangzhou (province du Zhejiang), joue un rôle central dans cette transmission. Fondé sous les Tang, ce temple est un haut lieu de la culture zen et du thé depuis plus de 1 200 ans. (5)
C'est là que la cérémonie du thé de Jingshan — un rituel complet en dix étapes intégrant le thé fouetté, la méditation zen et l'accueil des invités — se développe et atteint sa forme aboutie sous la dynastie Song.
Au fil des siècles, plusieurs moines zen japonais viennent étudier à Jingshan et ramènent chacun une pièce du puzzle au Japon.
Eisai (栄西, 1141–1215) rapporte des graines de thé et les méthodes de préparation du thé en poudre vers 1191. Il publiera le Kissa Yōjōki (喫茶養生記), le premier ouvrage japonais dédié au thé, dans lequel il décrit les bienfaits du thé et les méthodes de préparation qu'il a observées en Chine. Il pose les fondations de la culture du thé au Japon. (6)
Enni Ben'en (円爾弁円, 1202–1280) séjourne directement au temple de Jingshan pendant la dynastie Song. Il ne ramène pas seulement le thé — il ramène le rituel complet : les étapes codifiées de la cérémonie, l'intégration entre la préparation du thé et la méditation zen, les codes d'accueil des invités. (5)
Nanpo Shōmyō (南浦紹明, 1235–1308), lui aussi formé à Jingshan, consolide cette transmission et contribue à enraciner la cérémonie du thé dans la culture monastique japonaise. Les historiens débattent encore aujourd'hui de la contribution exacte de chacun de ces deux derniers moines, mais ce qui est établi, c'est que le temple de Jingshan est considéré comme le lieu d'où la pratique du thé fouetté a été transmise au Japon — posant les fondations de ce qui deviendra le chadō (茶道), la Voie du Thé japonaise. (5)(7)
En 2022, la cérémonie du thé de Jingshan a été inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, aux côtés de 43 autres traditions chinoises liées au thé. Aujourd'hui encore, le village de Jingshan cultive du thé et produit du matcha. (8)
La mise en veille en Chine : dynastie Ming (1368–1644)
En 1391, l'empereur Zhu Yuanzhang (朱元璋), fondateur de la dynastie Ming, abolit le système du thé compressé et promeut le thé en feuilles infusées (散茶, sǎnchá). (9)
Or, le thé en poudre de la dynastie Song était fabriqué à partir de ces galettes compressées : on brisait un morceau de galette, on le broyait en poudre, puis on le fouettait dans l'eau. En supprimant la fabrication des galettes, Zhu Yuanzhang a supprimé, par la même occasion, la matière première du thé en poudre.
Zhu Yuanzhang venait du peuple. Fils de paysans, ancien moine mendiant, il jugeait la production de galettes de thé cérémoniales trop laborieuse et coûteuse — un fardeau imposé aux producteurs au profit des élites de la cour. En imposant le thé en feuilles, plus simple à produire, il soulageait les paysans et rendait le thé accessible au plus grand nombre. (9)(10)
Résultat : en quelques générations, le savoir-faire du thé en poudre tombe dans l'oubli en Chine. Il survit uniquement au Japon, où il va continuer d'évoluer pendant six siècles.
Six siècles au Japon : préservation et innovation
Pendant que la Chine boit du thé en feuilles, le Japon fait évoluer le matcha. L'innovation la plus déterminante arrive au XVIe siècle : la technique d'ombrage (覆い下栽培, ōishita saibai). (3)
En privant les théiers de lumière directe pendant 20 à 30 jours avant la récolte, les agriculteurs japonais — principalement dans la région d'Uji, à Kyoto — provoquent une surproduction de chlorophylle et de L-théanine dans les feuilles. C'est cette technique qui donne au matcha sa couleur vert intense, sa douceur et son profil umami caractéristique.
Mais créer de la chlorophylle ne suffit pas — encore faut-il la préserver. C'est là qu'intervient une divergence technique majeure entre les deux pays. Sous les Tang, la Chine avait développé l'étuvage (蒸青, zhēngqīng) : les feuilles fraîchement cueillies sont passées à la vapeur pour désactiver les enzymes qui provoquent l'oxydation. C'est ce qui permet de fixer la couleur verte et les composés aromatiques. Le Japon a conservé cette méthode, tandis que la Chine l'a progressivement abandonnée au profit de la torréfaction au wok (炒青, chǎoqīng), qui donne aux thés verts chinois leur profil plus grillé et doré. En gardant l'étuvage, le Japon a préservé le secret d'un matcha intensément vert. (3)
Le Japon développe aussi la production du tencha (碾茶) — les feuilles étuvées, déveinées et séchées à plat avant d'être moulues à la meule de pierre (石臼, ishiusu). Cette mouture lente produit une poudre d'une finesse incomparable pour l'époque — bien plus fine que ce qui existait sous les Tang ou les Song, où le broyage se faisait au mortier.
À la même époque, le maître de thé Sen no Rikyū (千利休, 1522–1591) perfectionne la cérémonie du thé et l'élève au rang d'art. Il développe le style wabi-cha — une esthétique de la simplicité rustique qui rejette le faste au profit de l'authenticité. Maître de thé des deux plus puissants seigneurs de l'époque (Oda Nobunaga puis Toyotomi Hideyoshi), il codifie des règles et des principes qui définissent encore aujourd'hui les trois grandes écoles de cérémonie du thé japonaises (Omotesenke, Urasenke, Mushakōjisenke), toutes fondées par ses descendants. (11)
Pendant six siècles, le Japon est le seul pays au monde à produire du matcha. Mais au début du XXIe siècle, tout change.
Le retour en Chine (XXIe siècle)
Le retour du matcha en Chine n'est pas progressif. Il est récent et rapide.
Vers 2014-2015, les premières techniques de transformation japonaises commencent à être introduites dans la province du Guizhou, dans le sud-ouest de la Chine. Mais c'est en 2017 que tout s'accélère : le Guizhou Tea Group investit 600 millions de RMB (environ 7,5 millions d'euros) dans un parc industriel dédié au matcha dans le comté de Jiangkou (ville de Tongren), au pied du mont Fanjing, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Des experts matcha seniors japonais sont recrutés pour superviser l'intégralité du processus technique. (12)(13)
En 2018, la plus grande usine de matcha au monde sur un site unique est opérationnelle, avec une capacité annuelle de plus de 4 000 tonnes. (12)
Et ce n'est pas qu'un transfert de machines. Les producteurs chinois importent également des cultivars japonais — comme le Yabukita, variété dominante au Japon — qu'ils plantent aux côtés de cultivars chinois modernes sélectionnés pour leur haute teneur en chlorophylle, leur umami et leur faible amertume. Les techniques d'ombrage japonaises, le processus de fabrication du tencha, et les méthodes de mouture à la meule de pierre sont intégrés dans les lignes de production chinoises. C'est un transfert complet : savoir-faire, équipements, et matériel végétal. (12)(13)
Aujourd'hui, les trois grandes régions productrices de matcha en Chine sont :
- Tongren (Guizhou) — production alpine à grande échelle, climat idéal de haute altitude et basse latitude
- Xiaogan (Hubei) — un autre pôle majeur de la production chinoise
- Hangzhou (Zhejiang) — autour du mont Jingshan, là où tout a commencé il y a plus de mille ans
D'autres provinces participent à cette production croissante : Jiangsu, Fujian, Guangdong et Yunnan, entre autres. (14)
En 2024, Tongren produit à lui seul plus de 1 200 tonnes de matcha, dont 210 tonnes exportées vers plus de 50 pays. (15)
En 2025, le matcha chinois est exporté vers le Japon pour la première fois à grande échelle. Car le Japon, confronté au vieillissement de ses plantations, aux pénuries de main-d'œuvre et à une demande mondiale explosive, ne peut plus assurer seul l'approvisionnement : certains des plus grands producteurs japonais ont même dû rationner leurs ventes. Pour compléter leur offre, des acheteurs japonais se tournent désormais vers la Chine — un matcha qui a passé plusieurs cycles de tests selon les normes japonaises, résidus de pesticides, métaux lourds et microbiologie inclus. (14)(16)(17)
La Chine est désormais le premier producteur mondial de matcha, avec une production qui dépasse celle du Japon. (18)
Ce que cette histoire nous apprend
L'histoire du matcha n'est pas une ligne droite de la Chine vers le Japon. C'est un cercle.
La Chine a inventé le thé en poudre. Le Japon l'a préservé et perfectionné pendant six siècles, en y ajoutant des innovations cruciales — l'ombrage, la production du tencha, la mouture à la meule de pierre, et des cultivars spécifiquement développés pour le matcha. Au XXIe siècle, la Chine a réintégré ces techniques et ces cultivars, les a combinés avec ses propres terroirs et sa capacité industrielle, et est redevenue le premier producteur mondial.
Sans le Japon, le matcha n'existerait plus. Mais sans la Chine, il n'aurait jamais existé. Aujourd'hui, les meilleurs producteurs chinois maîtrisent les mêmes techniques que le Japon — ombrage, étuvage, tencha, mouture fine — et font vivre cette tradition avec respect et rigueur en Chine.
Sources
(1) Zhang Yi (张揖), Guǎng Yǎ (广雅), période des Trois Royaumes (IIIe siècle). Cité dans : Wikipedia, Chinese tea culture
(2) 陆羽 (Lu Yu), 茶经 (Chájīng / Le Classique du Thé), c. 760-762. Fiche Wikipedia
(3) Wikipedia, History of tea in Japan
(4) 宋徽宗 (Empereur Huizong), 大观茶论 (Dàguān Chálùn / Grand Traité du Thé de l'ère Daguan), 1107. Fiche Wikipedia. Traduction anglaise : Ronald Egan (UC Santa Barbara), "Huizong's Tea Manual". Article académique (ResearchGate)
(5) CGTN (2023), "Jingshan tea ceremony shows diversity of Chinese culture". Lien
(6) 栄西 (Eisai), 喫茶養生記 (Kissa Yōjōki / Traité sur les bienfaits du thé), présenté en 1214. Cité dans : Wikipedia, Matcha
(7) China Daily, "Brewing up an event steeped in culture". Lien
(8) UNESCO, 2022 — Inscription des techniques de transformation traditionnelles du thé chinois sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité (incluant la cérémonie du thé de Jingshan parmi 44 sous-projets)
(9) Wikipedia, Chinese tea culture — Ming dynasty
(10) Global Tea Hut (2017), "Emperor Ming Taizu & The Abolition of Caked Tea". Lien
(11) Wikipedia, Sen no Rikyū
(12) Xinhua (2025), "SW China mountainous county brews global matcha success". Lien
(13) Our China Story, "Japan matcha is made in China's Guizhou?". Lien
(14) Sina Finance (2025), "中日抹茶之争,贵州先赢一城" (La bataille du matcha Chine-Japon : le Guizhou marque le premier point). Lien
(15) 铜仁市政府 (Gouvernement municipal de Tongren), "铜仁市被授予一带一路抹茶高质量出口地区". Lien
(16) People's Daily (2025), "2025出海续航!贵州抹茶再次大规模出口日本". Lien
(17) Xinhua / People's Daily (2025), "一杯抹茶的跨山越海之旅" (Le voyage d'une tasse de matcha à travers montagnes et océans). Lien
(18) CCTV (央视网) / 中国国际果蔬报道 (2025), "中国稳居全球最大抹茶生产国" (La Chine reste fermement le plus grand producteur mondial de matcha). Lien
Ouvrages académiques complémentaires :
- Patricia Ebrey, Emperor Huizong, Harvard University Press, 2014, ISBN 978-0-674-72525-6. Harvard UP · Amazon
- 蔡襄 (Cai Xiang), 茶录 (Chálù / Traité du Thé), 1049-1053
- 中國歷代茶書匯編 (Compilation des ouvrages chinois sur le thé à travers les âges), 2 volumes, ISBN 978-962-07-3153-2